VADE IN PACE (Va en Paix….)   Leave a comment

 

Michel DECOMBLE

Vendredi22 Août 2003

VADE IN PACE  (Va en Paix)

 

 

Eros, Philia, agapé = L’amour est un tout

 

L’amour est le support le plus intéressant. D’abord en lui-même, par le bonheur qu’il promet ou semble promettre – voir par celui, parfois, qu’il menace ou fait perdre. Quel sujet, entre amis, plus agréable, plus intime, plus fort ? Et quoi de plus passionnant, de soi à soi que la passion ?

On dira qu’il y a d’autres passions qu’amoureuses, d’autres amours que passionnels…cela, qui est très vrai, confirme ce propos : l’amour est le sujet le plus intéressant, non seulement en lui-même –par le bonheur qu’il promet ou compromet –, mais aussi indirectement : parce que tout intérêt le suppose.

 

Vous vous intéressez davantage à l’argent ? C’est que vous aimez l’argent. A votre petite-fille ? C’est que vous aimez la symbiose qui vous lie. A la politique ? C’est que vous aimez la politique, ou le pouvoir, ou la justice, ou la liberté… A votre travail ?  c’est que vous l’aimez, ou que vous aimez, à tout le moins, ce qu’il vous apporte, tout comme votre Pupuce. A votre bonheur ? C’est que vous vous aimez vous-même, comme tout le monde, et que le bonheur n’est plus autre chose, peut-être, que l’amour de ce qu’on est, de ce qu’on a, de ce qu’on fait…

 

Vous vous intéressez à la philosophie ? Elle porte l’amour dans son nom (Philosophia, en Grec, c’est l’amour de la sagesse) et dans son objet (quelle autre sagesse que d’aimer ?). Notez quand même en passant que « Pédo » lié étroitement à « Philo », c’est l’amour de l’enfant. Ce terme à bien été dévoyé depuis son sens réel et profond. d’origine.

 

Vous vous intéressez même au fascisme , au stalinisme, à la mort, à la guerre ? C’est que vous les aimez, ou que vous aimez, plus vraisemblablement, plus justement, ce qui leur résiste : la démocratie, la vie, la paix, la fraternité, le courage…

 

Autant d’intérêts différents, autant d’amours différents. Mais nul intérêt sans amour, et cela nous ramène au point de départ : l’amour est le sujet le plus intéressant, et aucun autre n’a d’intérêt qu’à proportion de l’amour que nous y mettons où y trouvons.

Il faut donc aimer l’amour ou n’aimer rien – il faut aimer l’amour ou mourir, et c’est pourquoi l’amour, non le suicide en prison, est le seul problème philosophique vraiment sérieux.

 

Albert CAMUS écrivait, au tout début du « Mythe de Sisyphe » : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. ».

Peut-être. Mais le suicide supprime le problème du détenu davantage qu’il ne le résout ; l’amour seul, qui ne le supprime pas (puisque la question se repose tous les soirs de déprime, ou tous les blêmes matins), le résout à peu près, tant que nous sommes vivants, soutenus, et nous maintient en vie. Que la vie vaille ou non la peine d’être vécue, qu’elle vaille ou non, plutôt la peine et le plaisir d’être vécue, cela dépend d’abord de la quantité d’amour dont on est capable.

 

Le bonheur, c’est un amour heureux, ou plusieurs ; le malheur, un amour malheureux, ou plus d’amour du tout. La psychose dépressive ou mélancolique, d’après Freud, se caractérise d’abord par « la perte de la capacité d’aimer » — y compris de s’aimer soi. Qu’on ne s’étonne pas si elle est souvent suicidaire dans la population carcérale dite « bien née » : c’est l’amour qui fait vivre, puisque c’est lui qui rend la vie aimable. C’est l’amour qui sauve, et c’est donc lui qu’il s’agit de sauver.

 

Mais quel amour ? Et pour quel objet ? Car l’amour est multiple, d’évidence, comme ses objets sont innombrables. On peut aimer l’argent ou le pouvoir, on l’a déjà vu, mais aussi ses amis, mais aussi cet homme, ou cette femme dont on est amoureux, mais aussi ses enfants et petits enfants, ses parents, voire n’importe qui : celui qui est là, simplement, et c’est ce qu’on appelle les proches.

 

On peut aussi aimer Dieu, si l’on y croît. Et croire en soi, si l’ on s’aime au moins un peu.

 

L’unité du mot, pour tant d’amours différents, est source de confusions, voire – parce que le désir s’en mêle – d’illusions. Savons nous de quoi nous parlons quand nous parlons d’amour ? Ne profitons-nous pas, bien souvent, de l’équivoque du mot pour cacher ou enjoliver des amours équivoques, égoïstes ou narcissiques, pour nous raconter des histoires, pour faire semblant d’aimer autre chose que nous même, pour masquer – plutôt que corriger–, nos erreurs ou nos errements ?

Un groupe de parole, en psychothérapie, à au moins cet avantage : nous faire, de force ou de gré, ouvrir les yeux de l’âme et de l’esprit, et même de mettre à nu notre subconscient le plus obscur et caché.

 

L’amour plait à tous, et cela, qui n’est que trop compréhensible, devrait nous pousser à la vigilance. L’amour de la vérité doit accompagner l’amour de l’amour, l’éclairer, le guider , et en modérer, peut-être, l’enthousiasme. Qu’il faille s’aimer soi, par exemple, c’est une évidence : comment pourrait-on nous demander, sinon, d’aimer notre prochain comme nous-même ? Mais qu’on aime souvent que soi, ou que pour soi, c’est une expérience et c’est un danger. Pourquoi nous demanderait-on, autrement, d’aimer aussi notre prochain ?

 

Il faudrait des mots différents, pour des amours différents. En Français ce ne sont pas les mots qui manquent : amitié, tendresse, passion, affection, attachement, inclination, sympathie, penchant, dilection, adoration, charité, concupiscence…On n’a que l’embarras du choix, et cela, en effet, est bien embarrassant.

Les Grecs, plus lucides que nous peut-être, ou plus synthétiques, se servaient principalement de trois mots pour désigner trois amours différents. Ce sont les trois noms Grecs de l’amour, et les plus éclairants, sans doute, dans toutes les langues : « Eros, Philia, Agapé ».

 

Qu’est-ce que « Eros » ? C’est le manque, et c’est la passion amoureuse. C’est l ’amour selon Platon : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour ». C’est l’amour qui prend. Je t’aime : je te veux. C’est le plus facile. C’est le plus violent. Comment ne pas aimer ce qui manque ? Comment aimer ce qui ne manque pas ? C’est le secret de la passion (qu’elle ne dure que dans le manque, le malheur, la frustration) et de la religion (Dieu est ce qui manque absolument).

Comment un tel amour, sans la foi, serait-il heureux ? Il lui faut aimer ce qu’il n’a pas, et souffrir, ou avoir ce qu’il ne désire pas (puisqu’il ne désire que ce qui manque) et s’ennuyer…Souffrance de la n, tristesse des couples : il n’y a pas d’amour (Eros) heureux.

 

Mais comment serait-on heureux sans amour ? Et comment, quand on aime, ne le serait-on jamais ?

C’est que Platon n’a pas raison sur tout, ni toujours. C’est que le manque n’est pas le tout de l’amour : il nous arrive aussi, parfois, d’aimer ce qui ne nous manque pas – d’aimer ce que nous avons, ce que nous faisons, ce qui est –et d’en jouir joyeusement, oui, d’en jouir et de nous en réjouir ! C’est ce que les Grecs appelaient « Philia », disons que c’est l’amour selon Aristote : « Aimer c’est se réjouir » et le secret du bonheur.

Nous aimons ce qui ne nous manque pas, et cela nous réjouit, ou plutôt notre amour est cette joie même. Plaisir du coït et de l’action (l’amour qu’on fait), bonheur des couples et des amis (l’amour qu’on partage) : il n’y a pas d’amour (Philia) malheureux.

 

L’amitié ? C’est ainsi qu’on traduit ordinairement « Philia » en Français, ce qui n’est pas sans en réduire quelque peu le champ ou la portée. Car cette amitié là n’est pas exclusive ni du désir (qui n’est plus manque alors mais puissance), ni de la passion (« Eros » et « Philia » peuvent se mêler et se mêlent souvent), ni de la famille (Aristote désigne par « Philia » aussi bien l’amour entre parents, les enfants et petits enfants que l’amour entre les époux) ni de la troublante et si précieuse intimité des couples.

 

Aimer, c’est se réjouir de. C’est pourquoi il n’est d’autre joie que d’aimer ; c’est pourquoi il n’est d’autre amour, dans son principe, que joyeux. Le manque ? Ce n’est pas l’essence de l’amour : c’est son accident, quand le réel nous fait défaut, quand l’être aimé et incarcéré, quand le réel nous blesse ou nous tue. Mais ils ne nous blesseront pas si le bonheur d’abord, fût-ce en rêve, n’était là. L’amour n’est pas manque ; l’amour est puissance et joie. Tous les amoureux ou amants le savent, quand ils sont heureux, et tous les amis aussi : « je t’aime ; je suis joyeux que tu existes ».

 

« Agapé » ? Ce serait l’amour du prochain, si nous en sommes capables, l’amour de celui qui ne nous manque ni ne nous réjouit, mais qui est là, simplement là, et  qu’il ne faut pas aimer en pure perte, pour rien, ou plutôt pour lui, quoi qu’il soit, quoi qu’il vaille, quoi qu’il fasse, et fût-il notre ennemi au tout premier contact. (Il en fût ainsi avec les occupants de ma cellule voisine, la F 108…).

C’est ce que les Latins ont traduit par « Caritas », que nous traduisons, par « Charité » : c’est l’amour selon Jésus-Christ, c’est l’amour selon Simone Weil et le secret, si elle est possible, de la sainteté. On ne confondra pas cette aimable et aimante charité avec l’aumône ou la condescendance : il s’agirait bien plutôt d’une sorte d’amitié universelle, parce que libérée de l’ego (ce qui n’est pas le cas de l’amitié simple), libérée de l’égoïsme, libérée de tout. Ce serait l’amour de Dieu, s’il existe (« O Téos agapé estin » dit Saint Jean dans ses premiers épîtres : Dieu est amour), et ce qui s’en approche le plus dans nos cœurs ou nos rêves, si Dieu n’existe pas en votre esprit.

 

Ainsi à été notre comportement vis à vis de nos voisins alors que l’un d’entre eux, enragé et puissant, à cassé trois de nos vitres en un accès de rage impuissante. En retour, nous n’avons pas fui ces lieux dangereux et leur avons offert notre aimable charité mais polie et distante. A présent, avec le temps, ce sont eux, un à un, qui viennent à nous, presque timidement, intrigués par notre comportement chrétien auquel ils ne sont guère habitués.

 

« Eros », « Philia », « Agapé » : l’amour qui nous manque ou qui prend ;  l’amour qui se réjouit et partage ; l’amour qui accueille et donne…qu’on ne se dépêche pas trop, entre les trois, de vouloir choisir ! Quelle joie sans manque ? Quel don sans partage ? S’il faut distinguer, au moins intellectuellement ces trois amours, ou ces trois types d’amour, ou ces trois degrés dans l’amour, c’est seulement pour comprendre qu’ils sont tous les trois nécessaires, tous les trois liés, et pour éclairer le processus qui mène de l’un à l’autre.

Ce ne sont pas trois essences qui s’excluraient mutuellement ; ce sont plutôt trois pôles dans un même champ, qui est le champ d’aimer, ou trois moments dans un même processus, qui est celui de vivre.

C’est ainsi que ces trois types d’amour – ou ces trois degrés – se retrouvent obligatoirement dans mon comportement quasi instinctif de « chien perdu sans collier » ; je ressens du plaisir à aider mon prochain, surtout lorsque c’est une réussite. J’aime aimer mon prochain.

 

« Eros » est premier, toujours, et c’est ce que Freud, après Platon à rappelé ; « Agapé » est le but (vers lequel nous pouvons au moins tendre), que les Évangiles ne cessent de nous indiquer ; enfin « Philia » est le chemin ou la joie comme chemin : ce qui transforme le manque en puissance, et la pauvreté en richesse.

Voyez l’enfant qui prend le sein. Et voyez la Mère qui le donne.

Ella à bien sur été un enfant d’abord : nous commençons tous par prendre, et c’est une façon déjà d’aimer. Puis nous apprenons à donner, au moins un peu, et c’est la seule façon d’être fidèle jusqu’au bout à l’amour reçu, à l’amour humain jamais trop humain, à l’amour si faible, si inquiet, si limité, et qui fait pourtant comme une image de l’infini, à l’amour dont nous avons été l’objet, et qui nous a fait sujets, à l’amour immérité qui nous précède comme une grâce, qui nous a engendrés, bercés, lavés, nourris, à l’amour qui nous accompagne, définitivement, et qui nous manque, et qui nous réjouit, et qui nous éclaire…. S’il n’y avait pas les Mères, que saurions-nous de l’amour ? N’est-ce pas, Laurent ? Un être qui n’a rien compris de  tout cela et qui se fourvoie dans les sombres chemins de la turpitude. Et s’il n’y avait pas l’amour, que saurions-nous de Dieu ? Et des hommes ?

 

Une déclaration philosophique d’amour ? Ce pourrait être, par exemple, une de celles-ci :

·        Il y a l’amour selon Platon : «Je t’aime, tu me manque, je te veux ».

·        Il y a l’amour selon Aristote : « Je t’aime : tu es la cause de ma joie, et cela me réjouit ».

·        Il y a l’amour selon Simone Weil : « Je t’aime comme moi-même, qui ne suis rien, ou presque rien, je t’aime comme Dieu nous aime, je t’aime comme n’importe qui : je met ma force au service de ta faiblesse, mon peu de force au service de ton immense faiblesse… »

 

« Eros », « Philia », « Agapé » : l’amour qui prend, qui ne sait que jouir ou souffrir, l’amour qui se réjouit et partage, l’amour qui accepte et protège, qui donne et s’abandonne…

 

 

« Ad Augusta per angusta » (à des résultats grandioses par des voies étroites)

 

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Publié 20 novembre 2007 par micdec dans Espoir...

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